1.3Contexte général récent de l’agroforesterie
Dans les tropiques, parce que la matière organique est fortement liée à la productivité des sols, les efforts en recherche ont porté sur les effets de l’agroforesterie, système par système, sur les teneurs en carbone dans les sols et sur la qualité de ceux-ci. La première littérature scientifique en agroforesterie s’intéresse aux pays tropicaux. Une littérature en agroforesterie existe aussi sur les milieux tempérés, mais elle est beaucoup plus récente. Cette fois, ce ne sont pas les pays émergents qui bénéficient des connaissances générées par la recherche dans les pays développés, mais plutôt le contraire. C’est pour cette raison qu’il y a une abondance de littérature traitant de systèmes agroforestiers en milieux tropicaux. Toutefois, bien qu’en expansion, la littérature qui touche l’agroforesterie en milieux tempérés demeure assez rare.
Le premier centre de recherche en agroforesterie est issu d’une initiative de chercheurs canadiens qui recommandaient le développement de l’agroforesterie en Afrique (King, 1987). Ce centre, le Centre international pour la recherche en agroforesterie (ou International Council for Research in Agroforestry – ICRAF), a pris naissance en 1978 à Nairobi, Kenya. Depuis 2002, il porte le nom de World Agroforestry Centre, mais il utilise toujours l’acronyme ICRAF, lequel demeure le nom légal du centre.
Aujourd’hui, l’ICRAF possède des bureaux en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Son rôle est de générer des connaissances à partir de la recherche concernant les bénéfices, directs et indirects, de l’agroforesterie. L’ICRAF vise aussi à transférer ces connaissances afin de promouvoir les pratiques agroforestières susceptibles d’améliorer la qualité de vie des humains et de l’environnement.
Les objectifs du millénaire pour le développement sont huit objectifs adoptés par 193 États membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU) lors de la Déclaration du millénaire des Nations Unies, en septembre 2000 à New York. Ces objectifs, convenus d’être atteints en 2015, couvrent de grands enjeux humanitaires :
Objectif 1.Éradiquer l’extrême pauvreté et la faim
Objectif 2.Assurer l’éducation primaire pour tous
Objectif 3.Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes
Objectif 4.Réduire la mortalité des enfants de moins de cinq ans
Objectif 5.Améliorer la santé maternelle
Objectif 6.Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies
Objectif 7.Assurer un environnement humain durable
Objectif 8.Mettre en place un partenariat mondial pour le développement
Le rapport de performance de l’ONU concernant l’atteinte de ces objectifs a été publié en 2015 et est disponible en cliquant ici. Puisque la réalisation de ces objectifs tire à sa fin, l’ONU a inauguré en 2016 le Programme de développement durable à l’horizon 2030, lequel est composé de 17 objectifs de développement durable à atteindre au cours des prochains quinze ans.
L’ICRAF a identifié plusieurs objectifs du millénaire que l’agroforesterie peut viser (Garrity, 2004). Parmi ceux-ci, on peut noter : (1) l’éradication de la faim par la mise en place de systèmes agroforestiers qui améliorent la qualité des sols, protègent les terres et augmentent la production de nourriture, (2) la conservation de la biodiversité par l’utilisation de technologies agroforestières qui intègrent des solutions de conservation dans les systèmes de production, (3) la protection des bassins versants par l’entremise de pratiques agroforestières permettant aux pauvres d’être récompensés pour les services écologiques qu’ils rendent, et (4) l’assistance auprès des pauvres en milieux ruraux pour qu’ils bénéficient des crédits de carbone associés à leurs cultures d’arbres et d’arbustes.
1.3.1L’agroforesterie et la sécurité alimentaire
Aujourd’hui, nous produisons suffisamment de nourriture pour alimenter toute la population mondiale. Toutefois, la faim persiste encore. Environ 795 millions de personnes ont souffert de sous-alimentation pendant la période 2014-2016 (tableau 1). Il y a eu un certain progrès parce que la proportion de personnes sous-alimentées dans la population mondiale est de 10,9 % pour la période actuelle (2014-2016), alors qu’elle était de 18,6 % pour la période 1990-1992. Cela représente une baisse de 216 millions de personnes sous-alimentées depuis la période 1990-1992. Il faut aussi tenir compte du fait que la population mondiale ne cesse d’augmenter (c’est-à-dire 1,9 milliard de personnes de plus depuis la période 1990-1992). Le tableau suivant présente une bonne synthèse de la répartition ainsi que de l’évolution (hausse ou baisse) de la faim dans le monde. On peut constater que l’insécurité alimentaire frappe surtout l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud, l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine. Elle semble diminuer partout (mais à différents rythmes), sauf en Afrique subsaharienne et en Asie de l’Ouest où les problèmes se sont aggravés depuis la période 1990-1992. Il y a eu beaucoup de progrès en Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi qu’en Amérique latine.
Tableau 1. Évolution de la répartition de la faim dans le monde entre 1990 et 2016.
Source : Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 2015. https://www.fao.org/3/a-i4646f.pdf
Theodore « Teddy » Roosevelt, 26e président des États-Unis d’Amérique, était passionné par les sciences naturelles et les sciences de la terre. Il a déjà dit qu’une nation qui détruit ses sols s’autodétruit par le fait même (« A nation that destroys its soils destroys itself »). Dans ce sens, il serait fier que l’année 2015 ait été proclamée par l’ONU l’Année internationale des sols, ce qui met l’accent sur le fait qu’il s’agit de l’une des plus précieuses ressources que nous avons, sinon la plus précieuse, et qu’il faille la conserver à tout prix par de saines pratiques culturales. L’Afrique, notamment, est confrontée à de sérieux problèmes de dégradation des sols (figure 5). Les pertes de nutriments (loss of nutrients) dues à l’intensification de l’agriculture, l’érosion par l’eau et le vent (water/wind erosion), la salinisation et la compaction sont les problématiques les plus importantes qui diminuent la productivité des sols africains (voir la figure ci-dessous). De fait, 65 % des terres cultivables en Afrique sont déjà perturbés (Parigiani et Spooner, 2015). Les pays africains à la marge du Sahel sont particulièrement touchés. Actuellement, plus de 300 millions de terres cultivables à la marge du Sahel sont hautement vulnérables à la désertification. À moins que la désertification soit stoppée, il est possible que 60 millions de personnes aient besoin de se déplacer, de réels réfugiés du désert (Parigiani et Spooner, 2015).
Figure 5. Formes et étendue des problèmes de dégradation des sols en Afrique.
Source : Parigiani et Spooner, 2015. https://mgafrica.com/article/2015-01-08-2015-is-the-year-of-soil-10-reasons-why-every-african-should-care
La perte des nutriments du sol est causée par de mauvaises pratiques de fertilisation ainsi que le raccourcissement des cycles de jachères forestières (communément appelé slash and burn agriculture en anglais). Les fertilisants commerciaux sont deux à six fois plus dispendieux que ceux achetés en Europe ou en Asie. De plus, l’approvisionnement est difficile pour bien des régions africaines étant donné un marché épars (ou peu développé) et une mauvaise infrastructure routière pour les livrer. Il importe donc de développer des pratiques culturales efficaces qui ne dépendent pas des fertilisants commerciaux.
Pour remplacer les nutriments perdus lors de l’exportation des cultures, l’ICRAF a lancé un programme de jachères avec des arbres et des arbustes capables de fixer l’azote issu de l’atmosphère et de le transférer dans les sols pour satisfaire les besoins des prochaines cultures. Parmi les deux espèces les plus couramment utilisées pour la jachère, on compte le Gliricidia sepium et le Sesbania sesban (figure 6). Des centaines de milliers de petites fermes familiales avec peu de ressources financières utilisent aujourd’hui ce type de système agroforestier pour combler les besoins en fertilisation. On vise éventuellement à ce que des millions de fermettes adoptent une pratique semblable en Afrique. Toutefois, le déploiement à l’échelle de tout le paysage africain ne pourra se faire sans un transfert efficace de la technologie et un programme d’approvisionnement en semences bien organisé, capable de répondre aux besoins des différentes régions.

Figure 6. Deux espèces couramment utilisées pour la jachère forestière en Afrique, Gliricidia sepium (a) et Sesbania sesban (b).
Sources : Gliricidia sepium – https://www.prota4u.org/database/protav8.asp?g=psk&p=Gliricidia+sepium+(Jacq.)+Kunth+ex+Walp
Sesbania sesban – https://www.westafricanplants.senckenberg.de/root/index.php?page_id=14&id=1435
Le potentiel d’enrichissement des sols par certaines espèces d’arbres et d’arbustes et de l’agroforesterie en général est reconnu depuis très longtemps. Nous en discuterons un peu plus loin dans ce module. Un livre dédié à l’agroforesterie et la fertilité des sols a d’ailleurs été écrit en 1997 par A. Young (Agroforestry for Soil Management). Toutefois, malgré ces connaissances, cela ne veut pas nécessairement dire que les agriculteurs investiront dans le but premier de conserver la productivité des sols. Il faut plutôt faire la démonstration que de saines pratiques culturales, qui conservent les sols, mèneront à de meilleurs rendements des cultures et à de plus gros profits. Une réforme est en cours en Afrique et, par des expériences positives en Australie, en Afrique du Sud et aux Philippines par exemple, on sait maintenant que le soutien des gouvernements doit absolument s’exercer au niveau local pour obtenir du succès.
1.3.2L’agroforesterie et la protection des bassins versants
Les arbres et les forêts sont essentiels pour préserver le fonctionnement hydrologique des bassins versants. Notamment, par différents mécanismes, ils assurent la percolation de l’eau de pluie dans les sols en maintenant une structure adéquate de ceux-ci, ce qui permet de contrôler les inondations et d’assurer un approvisionnement soutenu en eau sans ruissellement de surface. Pour éviter les dommages aux cultures causés par le ruissellement de surface et les inondations, la répartition géographique des fermes doit tenir compte de la couverture forestière et du régime hydrologique régional.
La déforestation est donc un enjeu important pour les producteurs, car les risques de dommages aux cultures augmentent au fur et à mesure que le paysage perd son couvert forestier. Bien qu’exagérés sur le Web, les problèmes de déforestation de l’île de Madagascar, par exemple, ont effectivement perturbé l’hydrologie de certaines parties de l’île (et non de l’île tout entière tel que stipulé par certaines sources Web). Cette perturbation a mené à des troubles écologiques de certains cours d’eau dus à une accumulation de sédiments en suspension issus de l’érosion par l’eau (Kull, 2000). À l’échelle d’un bassin versant, la protection du patrimoine forestier ainsi que l’incorporation de systèmes agroforestiers peuvent jouer des rôles bénéfiques très importants sur la ressource en eau.
1.3.3L’agroforesterie et la biodiversité
La grande majorité de la biodiversité réside dans les latitudes tropicales (ex. forêt tropicale). Voyez la figure 7 qui montre le lien très fort entre le nombre d’espèces d’oiseaux et la latitude (Gaston, 2000). On peut voir que le nombre d’espèces d’oiseaux (par 611 000 km2) diminue plus la latitude est élevée (ou plus il fait froid). Dans ce sens, la conservation de la forêt tropicale doit passer avant tout par la considération des besoins des personnes qui y vivent. La biodiversité de la planète, intensément localisée en milieu tropical, sera davantage en sécurité quand les propriétaires de petites fermes et les personnes qui vivent en milieu rural auront des moyens pour assurer un revenu stable et viable. Un chercheur du Pérou a répertorié 43 espèces de fourmis dans un seul arbre de la forêt tropicale, alors qu’il y a environ 40 espèces de fourmis au Royaume-Uni (Gaston, 2000). Dans cent hectares de forêt tropicale humide à Bornéo, on y trouve plus de 3000 espèces végétales. Vous vous demandez sans doute pourquoi il y a tant de biodiversité dans les tropiques. La réponse est simple. Parce qu’il y a eu beaucoup de stabilité géologique, climatologique et environnementale pendant des millions d’années, ce qui a permis aux espèces d’évoluer.
Figure 7. Relation entre le nombre d’espèces d’oiseaux et la latitude.
Source : Gaston, 2000.
Les systèmes agroforestiers peuvent mieux protéger les forêts en fournissant du bois et en préservant la productivité des sols. Cela se traduit par un besoin moins grand de pratiquer l’agriculture de type slash and burn. De plus, un bon nombre de systèmes agroforestiers sont capables de supporter une plus grande biodiversité. L’agroforesterie se prête donc très bien au concept d’écoagriculture, par lequel on mise autant sur la production de cultures que sur la conservation de la biodiversité du milieu naturel. Toutefois, des recherches supplémentaires sont requises pour une pleine démonstration des bénéfices de l’agroforesterie quant au maintien de la biodiversité dans un contexte d’écoagriculture.
1.3.4L’agroforesterie et les changements climatiques
Sous les changements climatiques, les agriculteurs devront faire face aux évènements climatiques extrêmes comme les sécheresses et les inondations. La vulnérabilité des fermes aux changements climatiques dépendra de la région. Ce sont toutefois les fermes des pays peu responsables des changements climatiques qui souffriront le plus (ex. petites fermes africaines dans les tropiques).
Dans la ceinture de production du maïs, en Afrique du Sud et de l’Est, quelque 15 millions de fermes familiales (chacune de 1 à 3 hectares) soutiennent plus de 100 millions de personnes. En Zambie, par exemple, plus de 90 % des personnes exploitant ces petites fermes sont sous-alimentées pendant trois ou quatre mois d’une année caractérisée par un climat normal. En combinaison avec les changements climatiques, il est estimé que la productivité agricole de plusieurs pays africains diminuera considérablement d’ici l’année 2080 (Cline, 2007). Basé sur des simulations mathématiques, Cline (2007) estime que le potentiel pour l’agriculture pourrait diminuer de l’ordre de 60 % pour plusieurs pays africains si l’on ne tient pas compte de l’effet fertilisant du CO2 atmosphérique (voir la figure 8, avec [with, Map 2] et sans [without, Map 1] la fertilisation).

Figure 8. Potentiel pour l’agriculture dans le monde en fonction d’un effet fertilisant du CO2 atmosphérique, avec (with, Map 2) et sans (without, Map 1) la fertilisation.
Source : Cline, 2007. https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2008/03/pdf/cline.pdf
L’agroforesterie peut-elle aider face à cette situation alarmante? La réponse à cette question est plutôt positive. Les espèces d’arbres à croissance rapide accumulent beaucoup de carbone dans la biomasse ligneuse et peuvent aussi séquestrer du carbone dans les sols par la production de litière, riche en carbone, qui s’incorpore à long terme dans le sol. Cette séquestration du carbone peut donc mitiger les changements climatiques. De plus, des crédits de carbone peuvent être alloués aux agriculteurs qui décident de planter des arbres sur leurs terres. Un programme spécial comme le REDD+ de l’ONU peut venir en aide aux petits propriétaires de cette façon. Ce programme ne tient pas compte uniquement du potentiel de séquestration de carbone par les arbres parce que ce ne sont pas tous les pays qui ont le même potentiel de l’accumuler dans la biomasse arborée (ex. un pays arrosé comme le Brésil versus un pays aride comme le Soudan). Dans ce sens, les crédits pourraient également être obtenus en fonction du potentiel que présente le système implanté à préserver la qualité des sols.
Bien qu’il puisse être bénéfique de remplacer l’agriculture moderne par des pratiques agroforestières plus viables dans bien des études de cas, il y a aussi plusieurs constats d’échec en agroforesterie. Il est donc crucial de poursuivre la recherche dans ce domaine, de la même façon que nous l’avons fait en ce qui a trait à l’agriculture moderne (ou agriculture intensive), pour mieux comprendre la complexité des différents systèmes et mieux prédire leurs réponses dans un contexte de changements globaux.
Lisez le texte de référence du module 1 pour répondre aux questions du travail noté 1. Nous vous suggérons fortement de répondre aussi aux questions de l’examen de mi-parcours en lien avec le module 1 dès que vous aurez fini votre lecture.
Vous devrez remettre cet examen à la fin de la septième semaine.
Répondez aux questions en lien avec le module 1 dans le document que vous avez enregistré sur votre poste de travail. Si vous ne l’aviez pas déjà fait, téléchargez l’examen de mi-parcours en suivant ce lien :