1.2 Perspective historique de l’agroforesterie

Bien que nous venions de définir et de mettre en contexte l’agroforesterie avec des sources d’information assez récentes, les principes d’agroforesterie étaient déjà appliqués il y a plusieurs milliers d’années (MacDicken et Vergara, 1990). Dans des textes bibliques faisant allusion à l’origine de la vie, par exemple, on mentionne que plusieurs espèces d’arbres présents dans des jardins familiaux fournissaient une très belle vue et de la nourriture. De façon similaire, des dessins sur des papyrus de jardins familiaux ont été retrouvés au Moyen-Orient. Ceux-ci dateraient de plus de 3000 ans. Enfin, des écrivains de l’ère romaine ont décrit l’élevage de bétail dans des paysages parsemés d’arbres. Les cultures étaient intégrées à ce paysage et servaient de fourrage pour le bétail, en plus de nourrir les humains.

Le livre de Donald Wright publié en 2004, A Short History of Progress, traduit en 2006 (Brève histoire du progrès), fait mention de pratiques ressemblant à l’agroforesterie, en Grèce, il y a près de 6000 ans. À l’époque, il y avait déjà des problèmes de déforestation dans ce pays. Les plus pauvres exploitaient les versants des montagnes, dénudés d’arbres. Le rendement des cultures agricoles était très mauvais, probablement à cause de problèmes d’érosion des sols. Pendant un certain temps, des politiciens (Solon et Pisistratus) ont interdit l’exportation du bois aux profits des plus riches et ont soutenu la reforestation en offrant du financement aux plus pauvres pour planter des oliviers. Une culture en terrasses s’est alors mise en place et les bénéfices se sont rapidement fait ressentir sur les récoltes et la qualité de vie des plus pauvres.

Mais le vrai sens de l’agroforesterie s’est développé en zones tropicales, là où les humains sont passés d’un mode de vie nomade axé sur la chasse et la cueillette à un mode de vie sédentaire axé sur la culture de plantes et les élevages ovin et bovin (MacDicken et Vergara, 1990). C’est à cette période que l’agriculture sur brûlis (ou abattis-brûlis) a commencé, c’est-à-dire l’abattage de la forêt, l’incinération de la biomasse et l’exploitation agricole subséquente des sols (figure 1). Cette pratique daterait de 7000 ans, soit de la période de la pierre nouvelle (néolithique). L’agriculture sur brûlis était principalement utilisée pour combattre l’appauvrissement des sols dû à l’érosion et à l’exportation des nutriments à même la récolte, et enrayer les problèmes liés aux mauvaises herbes. Un exemple d’agriculture sur brûlis en Nouvelle-Calédonie est présenté par la photo ci-dessous. L’agriculture sur brûlis a aussi été populaire en Europe durant le Moyen Âge. On utilisait encore l’agriculture sur brûlis au début des années 1900 en Finlande et dans certaines régions de l’Allemagne (King, 1987).

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Figure 1. Agriculture sur brûlis.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Agriculture_sur_brûlis

En Amérique du Nord, avant la colonisation européenne, les Premières Nations utilisaient les systèmes agroforestiers un peu comme ailleurs dans le monde pour l’agriculture vivrière. Les Premières Nations nord-américaines avaient aussi développé des pratiques de conservation des sols. On avait établi des systèmes de rotation entre la culture vivrière et la jachère forestière, un peu comme dans le cas de l’agriculture sur brûlis et de l’agriculture itinérante (shifting cultivation) (Gordon et Newman, 1997). Les brûlis étaient utilisés pour promouvoir la pousse d’espèces végétales pouvant attirer la faune, d’arbustes produisant des petits fruits et des plantes médicinales. Également, on procédait à des brûlages dirigés de façon à éclaircir le terrain pour mieux chasser, se déplacer et même combattre les ennemis (Gordon et Newman, 1997).

Selon Gordon et Newman (1997), les Premières Nations nord-américaines étaient d’excellentes écologistes capables de sélectionner et de planter des graines pour la production de cultures annuelles et pérennes. De plus, plusieurs indices suggèrent que les Premières Nations transplantaient des arbres et des arbustes. En fait, plusieurs nations dépendaient des arbres pour leur subsistance, notamment des érables (Acer) pour le sucre (l’eau d’érable est riche en glucides), des chênes (Quercus), des noyers (Juglans), des Prosopis (mesquite en anglais) et des châtaigniers (Castanea) pour les fruits. Entre autres, en plein désert dans le sud-ouest des États-Unis (maintenant le Nevada, l’Utah et l’Arizona), les Prosopis, des légumineuses arborées adaptées au climat aride de la région, étaient une source de nourriture très importante (figure 2). Avec les gousses de Prosopis, on fabriquait de la farine pour faire du pain, des gâteaux, etc. On propose même que ce fût une source de nourriture plus importante que les noix ou le maïs (Gordon et Newman, 1997).

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Figure 2. Deux espèces communes de Prosopis, Prosopis glandulosa (a) et Prosopis velutina (b).

Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Mesquite

De plus, puisque les sols autour des Prosopis sont enrichis en azote en raison de leur capacité à fixer l’azote atmosphérique, les Premières Nations nord-américaines utilisaient ces sols pour enrichir la terre de leurs jardins familiaux ou jardinaient directement sous ces arbres (Gordon et Newman, 1997).

Au Texas, on a découvert des restes de vergers de chênes qui appartenaient aux Premières Nations, soit au niveau de la famille ou de la bande tout entière (Gordon et Newman, 1997). On présume que les Premières Nations ont établi certaines espèces d’arbres à l’extérieur de leurs aires de distribution naturelles. Par exemple, l’asiminier tribolé (Asimina tribola ou pawpaw tree en anglais) est aujourd’hui retrouvé jusqu’au sud de l’Ontario, alors que sa distribution normale était initialement considérée comme étant beaucoup plus méridionale (État du Mississippi et d’autres États avoisinants). Enfin, en Amérique du Nord, les Premières Nations plantaient des boutures de saule pour contrôler l’érosion des berges (Gordon et Newman, 1997).

À la fin du 19e siècle est apparu en Birmanie (maintenant Myanmar) le système de plantation taungya, la première pratique agroforestière moderne. Les Anglais ont répandu la pratique en Afrique du Sud, en Inde et au Bangladesh. Elle est aussi maintenant communément utilisée en Amérique centrale. Ce système consiste à donner des lots de terres forestières plus ou moins dégradées aux petits producteurs pour l’établissement et l’entretien d’essences forestières et permettre en même temps, mais temporairement, l’agriculture vivrière (Agyeman et al., 2003). La majorité de ces terres se trouvent sur les pentes, là où la fertilité des sols n’est pas optimale en raison de l’érosion (King, 1987). Le but est d’obtenir un peuplement d’arbres adultes, commercialement exploitable, dans un temps assez restreint, en remédiant par le fait même à la pénurie de terres agricoles dans les communautés. Le système de plantation taungya ressemble beaucoup à une pratique agroforestière courante, la culture intercalaire, mais elle met l’accent sur la récolte de la biomasse ligneuse plutôt que sur les cultures vivrières. Les petites récoltes sont considérées comme une rétribution aux producteurs pour leur travail. La figure 3 présente un système de plantation taungya en Indonésie constitué d’acajous et de Peronema canescens de 18 mois, avec du maïs entre les rangées d’arbres. À la fermeture de la canopée, dans seulement quelques années, le maïs ne pourra plus être cultivé. Nous traiterons en détail de la culture intercalaire et du système de plantation taungya dans le module 3.

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Figure 3. Système de plantation taungya en Indonésie (acajous et Peronema canescens).

Source : Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 2004.
https://www.fao.org/docrep/008/af335e/af335e03.htm

Un forestier en Inde (Noble) décrivait en 1875 les problèmes liés au broutage des jeunes arbres, une situation qui demeure encore problématique aujourd’hui. La situation en Inde était tellement sévère qu’un système de clôture vivante fut développé. Ces clôtures vivantes étaient construites à partir d’Acacia nilotica, une espèce d’Afrique de l’Est (Maghreb et Sahel) qui a de fines épines grises aux stades juvéniles de croissance. Les arbres adultes ont rarement des épines. Cet arbre était planté de façon assez dense autour des plantations de margousier (Azadiractha indica ou neem en anglais) pour éloigner le bétail (Gordon et Newman, 1997). Le margousier avait plusieurs utilités médicinales à l’époque et demeure toujours une espèce largement exploitée aujourd’hui en Asie. De façon similaire dans le Midwest américain, on utilisait l’Oranger des Osages (Maclura pomifera ou osage orange en anglais), une espèce d’arbre à épines, pour restreindre le déplacement du bétail. Cette espèce a aussi été utilisée dans la majorité des États américains pour construire des haies brise-vent. Les clôtures vivantes ont été rapidement remplacées par du fil de fer barbelé au début du 19e siècle. L’Oranger des Osages a alors servi à construire les piquets des clôtures de barbelé, car son bois était abondamment disponible.

Aujourd’hui, dans la Sierra Tarahumara, montagnes de l’État de Chihuahua au Mexique, les Premières Nations utilisent le bois pour la construction, l’artisanat, le chauffage et la cuisine. Les gens procèdent à des brûlages dirigés pour promouvoir la pousse des herbes et le recyclage des éléments nutritifs, tout en ouvrant les peuplements dominés par le pin, (Pinus) de façon à réduire le potentiel destructeur des feux naturels (Gordon et Newman, 1997). Par le fait même, le fourrage pour les chèvres est considérablement avantagé par cette pratique. De plus, le brûlage dirigé favorise la croissance de Ligusticum porteri (bear root en anglais ou chuchupate dans la langue locale, figure 4). C’est une herbe vendue pour sa racine, laquelle a des propriétés médicinales très convoitées sur le marché américain et ailleurs dans le monde. Au lieu de produire du bois à 50 $ par hectare, le peuple de la Sierra Tarahumara peut vendre la racine de Ligusticum porteri à plus de 150 $ par hectare. Il s’agit là d’une pratique agroforestière beaucoup plus viable pour la communauté locale, et qui ne bénéficie pas presque uniquement à l’industrie forestière (Gordon et Newman, 1997).

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Figure 4. Spécimen de Ligusticum porteri.

Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Ligusticum_porteri

Ce texte sur l’histoire de l’agroforesterie n’est certainement pas complet. Ce n’est qu’un bref survol qui a toutefois le mérite de présenter l’agroforesterie comme une très vieille pratique et de démontrer qu’elle a beaucoup évolué.