6.2 Pourquoi pratiquer la sylviculture intensive et la ligniculture?
Pourquoi considère-t-on la sylviculture intensive et la ligniculture aujourd’hui? Il y a principalement quatre raisons. La première raison s’explique par le besoin de répondre à la demande croissante en matière ligneuse. En effet, les Nations Unies estiment que la population mondiale atteindra le cap des 10 milliards d’habitants d’ici l’année 2050. Puisque plus de la moitié du bois extrait de la forêt est aujourd’hui utilisé pour le chauffage et la cuisson des aliments, les besoins d’approvisionnement en bois devraient augmenter proportionnellement à la courbe de la population humaine, ce qui se traduira par des stress de plus en plus grands sur les forêts.
Les taux de déforestation à travers le monde sont immenses. En Amérique du Sud, par exemple, la perte nette de forêts dépassait 4 millions d’hectares par an entre 2000 et 2005 (FAO, 2005). Il y a une multitude de causes à la déforestation, notamment l’exploitation pour le bois de chauffage et de cuisson, l’agriculture, l’élevage, l’exploitation minière, l’urbanisation, la construction de routes et les feux. Il serait toutefois hors sujet d’apporter plus de précision sur cette question, même si elle est extrêmement intéressante et représente un enjeu environnemental d’actualité. En raison des stress additionnels occasionnés par les changements climatiques et les sécheresses, de plus en plus fréquentes et sévères dans plusieurs régions du monde, il n’est pas certain que les forêts actuelles pourront répondre à la demande en bois de la population humaine.
La sylviculture intensive et la ligniculture peuvent, en partie, remédier à ce problème. La technologie permet aujourd’hui de produire de la matière ligneuse en régie de production intensive, voire très intensive. On note à travers le monde des taux de croissance fulgurants compte tenu de l’usage d’arbres améliorés génétiquement (on ne parle pas ici d’OGM[!], voir plus loin dans le module), de l’utilisation de terrains les plus propices (productifs) à la plantation d’arbres et de pratiques culturales optimales (tableau 1). En incorporant la sylviculture intensive et la ligniculture dans une stratégie d’aménagement des forêts, il est alors possible de produire des volumes importants de bois pour répondre à une bonne partie de la demande mondiale.
Tableau 1. Taux de croissance approximatif en mètres cubes par hectare par année de différentes espèces d’arbres en forêt naturelle et en plantation.
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Forêt naturelle | Plantation |
|---|---|---|
| Épinette noire | 1,5 | 4 |
| Peuplier faux-tremble | 2 | 10 |
| Pin taeda | 7 | 20 |
| Pin des Caraïbes | 5-10 | 20-40 |
| Eucalyptus spp. | 5-15 | 30-70 |
La deuxième raison de pratiquer la sylviculture intensive et la ligniculture concerne le souhait de mieux conserver les forêts naturelles et la biodiversité qu’elles abritent. En effet, en intensifiant la production de matière ligneuse sur de petites surfaces, il y a une possibilité de réduire les pressions exercées sur la forêt naturelle tout en garantissant (voire en augmentant) l’approvisionnement en bois. Lisez l’article de Messier et al. (2003) pour de plus amples informations sur le concept de la Triade en forêt. Vous pouvez y accéder directement sur le site de la revue Unasylva :
La préservation de grandes superficies de forêts dans un seul tenant (grands blocs) permet de conserver les habitats de la plupart des espèces animales et végétales, et de maintenir les processus écologiques et les perturbations naturelles qui façonnent les écosystèmes et les habitats. Les plus petites surfaces de conservation sont également nécessaires pour le maintien d’espèces qui évoluent dans des environnements de transition, comme les bordures entre la forêt et le champ.
Néanmoins, une perception négative de la sylviculture intensive et de la ligniculture persiste. On pense notamment que les plantations sont des systèmes « artificiels » et, de ce fait, qu’elles logent moins de biodiversité que les forêts naturelles. Ce n’est pas impossible que ce soit le cas. Peu d’études scientifiques ont comparé la biodiversité (ex. microbienne, végétale et animale) d’une plantation à celle de sa forêt avoisinante. Toutefois, dans un contexte de gestion par la Triade, lorsqu’on fait une analyse à l’échelle du paysage, il n’y a pas de doute que les plantations sont favorables à la préservation des forêts et de leur biodiversité. D’autres perceptions négatives des plantations, comme les problèmes d’infestation par les mauvaises herbes et les plantes exotiques, sont omniprésentes. Il y a là un besoin d’éducation au sujet des plantations, pour démontrer qu’il est possible de procéder d’une façon telle que les bienfaits des plantations dépassent largement leurs inconvénients.
La troisième raison de pratiquer la sylviculture et la ligniculture concerne la séquestration du carbone sous forme de CO2 (gaz à effet de serre), de façon à mitiger les changements climatiques. La croissance végétale est un excellent moyen de séquestrer le carbone par le processus de photosynthèse. Par exemple, une plantation de peupliers à productivité moyenne au Canada peut facilement séquestrer 25 tonnes de CO2, par hectare par année. La séquestration du carbone se réalise dans les différents compartiments de l’arbre (c’est-à-dire le bois, les branches, les racines), mais aussi dans le sol. En effet, comme nous l’avons vu au module 3, l’apport de litière à la surface du sol favorise une accumulation nette de carbone dans le sol. Les taux d’immobilisation dépendent en grande partie des taux de décomposition de la litière et de l’activité microbienne du sol.
Lisez l’article de Routhier et al. (2014) sur les impacts des genres Salix, Populus et Panicum virgatum sur le contenu en carbone dans les sols de différents milieux agricoles. Cela vous aidera à mieux comprendre les mécanismes qui régissent l’accumulation de la matière organique dans les sols agricoles et de pâturage. Vous constaterez que la profondeur d’enracinement, la qualité de la litière, les propriétés du sol et les pratiques historiques de labour sont des facteurs qui jouent des rôles importants quant à la séquestration du carbone dans le sol. Pour lire l’article de Routhier et al. (2014), veuillez accéder au site de la revue VertigO :
La quatrième raison de pratiquer la sylviculture et la ligniculture concerne la diversification des récoltes pour les producteurs forestiers et agricoles. Les petits propriétaires de lots forestiers et les producteurs agricoles obtiennent des retours financiers fort intéressants lorsqu’ils décident d’établir des plantations d’arbres à croissance rapide sur leurs terrains. Pour les petits producteurs forestiers, les rendements des plantations dépassent largement ceux de la forêt naturelle. Le temps nécessaire pour que les plantations atteignent la maturité financière est aussi plus court, parfois même beaucoup plus court. Il y a donc un incitatif d’établir des plantations pour les producteurs forestiers. Pour les producteurs agricoles, la plantation d’arbres est aussi une façon de rentabiliser des terrains sous-utilisés, comme c’est le cas des terres en friche. La remise en production des friches nécessite des fonds au moment de l’établissement de la plantation, mais celle-ci constitue un investissement à moyen ou long terme.
Le réseau mondial de plantations d’arbres n’a cessé de croître depuis 40 ans. Au début des années 80, on comptait moins de 20 millions d’hectares de plantation sur la planète. En 1990, ce chiffre a plus que doublé. En 2000, il y avait un peu moins de 200 millions d’hectares de plantations. Plus de la moitié des plantations étaient âgées de moins de 20 ans et appartenaient à l’Inde et la Chine. D’ici 2050, la FAO estime que 75 % du bois exploité commercialement proviendra de plantations d’arbres à croissance rapide. Ces plantations couvriront entre 5 et 10 % de la superficie forestière totale mondiale. Il faudra que ces ajouts au réseau actuel de plantations se fassent en suivant des normes culturales qui assurent la performance financière (rendement accru et soutenu) et la viabilité environnementale (ex. biodiversité et séquestration du carbone). Pour ce faire, les producteurs doivent :
- sélectionner des terrains appropriés;
- procéder à la préparation mécanique du terrain;
- bien choisir le clone, le type de plant, l’espacement entre les arbres et le temps de récolte;
- entretenir la plantation et la fertiliser au besoin.